Il baillait à qui mieux mieux, tendant sa longue langue molle de temps à autre pour gober une mouche.
Un insecte cependant se rebelle :
« – Diable, sieur crapaud, je veux bien mourir comme le veut mon destin au fond de votre estomac, mais ne pourriez-vous pas m’offrir en dernier hommage une maillure odeur ?
– Qu’est-ce qu’elle dit celle-là ? A t-on jamais vu un mouche parler ?
– Ainsi, vous pensiez que votre repas n’avait pas d’âme ? Il est vrai qu’à se poser sur votre fétide organe humide, nombreuses doivent être celles qui s’évanouissent derechef !
– Eh ben dis donc, elle m’insulte en plus !
– Plutôt que de vous vexer pour si peu, tenez, sieur, prenez un de ces jolis bonbons. On les appelle Bétises de Cambrai. Il fera votre plaisir et diminuera mon dépit. »
Incapable de refuser un cadeau, le crapaud s’en saisit. Il ramène dans sa gueule la pastille et ferme son cloaque. Il commence a suçoter. La pastille s’accroche à sa langue, à ses joues, elle lui saisit le fond du gosier. Il se contorsionne, frémit quand la menthe se libère. Ses yeux globuleux enflent entre surprise et délice. Il se tord se renverse pour mieux profiter du moment.
La mouche pendant ce temps s’envole, le regarde d’en haut et tapote sa besace à bonbons.
Encore un bon couillon qui se fait avoir à son astuce : la bêtise n’est pas toujours l’apanage du plus faible !
Mélissa Cadarsi partage avec vous la fable écrite pendant l’atelier Palabres en plein air « Boite(s) » du 14 décembre 2024. Envie vous aussi de raconter des billevesées animalières (ou pas ?). Prochain atelier le 14 janvier à 15h en présentiel à Saint-Denis, au tarif de 10 €. Inscriptions par e-mail uniquement: melissa.cadarsi@gmail.com.
✒️ Agitatrices de mots et de créativité, Frédérique et Mélissa animent des ateliers d’écriture créative depuis plusieurs années sur leur île, à La Réunion, et en ligne. N’hésitez pas à les rejoindre sur leur groupe privé Facebook L’Instant Plume pour retrouver leurs propositions créatives et y participer.
Il m’a encore interpellé ce matin. C’est la troisième fois en dix jours. Je n’ai aucune idée, moi, de qui écrit ses lettres et comment elle arrive dans sa boîte aux lettres. Enfin, cette lettre, car si je comprends bien ces propos qui commencent à être un poil délirants, ce serait toujours la même lettre.
Il m’a d’abord fait signe calmement, un samedi matin. Il passait la tondeuse quand il m’a vu, et poliment, il m’a demandé quoi faire de cette vieille enveloppe.
“ — Je l’ai trouvée dans ma boîte aux lettres. C’est assez bizarre car elle est adressée à Georges, qui était le prénom de mon père. Je l’ai ouverte, au cas où, mais c’est une lettre manuscrite. C’est clairement une erreur. Je vous la rends ? “
Je lui expliquais alors, en regardant l’enveloppe qu’il s’agissait là d’un courrier ancien, “Si, regardez, elle est tamponnée à la main, il y a bien 50 ans qu’on ne procède plus ainsi, même chez nous !”. Je ne savais pas ce qu’il pouvait en faire, mais en tous cas, je ne pouvais pas la reprendre, cela allait même contre la loi : en tant que facteur, nous ne sommes autorisés à reprendre des courriers ouverts.
Il a souri, un peu taquin. Je voyais bien qu’il trouvait cela amusant. Mais pour moi, rien d’amusant, mon travail en dépend. Alors, il l’a glissée dans sa poche.
Trois jours plus tard, il m’a à nouveau sollicité :
“ — Je ne comprends pas, vous avez à nouveau mis une enveloppe ancienne similaire dans la boîte à lettres.”
A mon air étonné, il me sortit l’enveloppe, indemne cette fois. Non ouverte, elle portait le même adressage avec la même écriture manuscrite, un peu désuète, à la plume à encre même. Elle était impeccable, pas pliée, pas déchirée.
“ — Monsieur, c’est exactement le même courrier ! Qu’avez-vous fait de l’autre ? C’est une mauvaise blague ? “
Son regard me confirma le contraire. Cette fois, devant moi, il déchira l’enveloppe et en glissa les cinq ou six morceaux dans la poubelle à proximité.
Ce matin, pour la troisième, mais cette fois-ci excédé, il vint vers moi :
“ — Cela suffit maintenant ! Ma mère, qui est de passage chez nous, est tombée sur l’enveloppe que ma femme avait posée sur la table : à nouveau exactement la même, avec cette écriture fine. Elle s’est effondrée en larmes. Je veux des explications !
— Monsieur, je n’ai aucune explication à vous donner, mais je suis certain que dès la première fois, vous avez lu le courrier, au moins les premières lignes, non ? Alors, qu’est-ce qu’il révèle qui tient tant à vous parvenir ? Ou qu’est-ce que vous aimeriez tellement refermer dans une enveloppe scellée pour toujours ? On a un dicton chez les facteurs : on ne reçoit que le courrier qu’on mérite ! ”
Mélissa Cadarsi s’est récemment inscrite au cours en ligne « Initiation à l’écriture d’histoires d’horreur », un cours de María Fernanda Ampuero , Écrivaine, sur la plateforme Domestika, parce qu’elle ne recule devant rien pour vous proposer des ateliers toujours plus intenses ! Elle partage ici un des textes issus de l’atelier. A bientôt pour de nouveaux frissons.
✒️ Agitatrices de mots et de créativité, Frédérique et Mélissa animent des ateliers d’écriture créative depuis plusieurs années sur leur île, à La Réunion, et en ligne. N’hésitez pas à les rejoindre sur leur groupe privé Facebook L’Instant Plume pour retrouver leurs propositions créatives et y participer.
J’ai 10 ans, enfin. Cette fois, ils ne pourront plus m’arrêter. Ça y est, je suis grande.
Je descends la première. Puisque comme d’habitude, papa et maman dorment toujours.
Les marches de l’escalier sont glacées sous mes pieds, et là, tout en bas, Nala est couchée de tout son long. Elle m’attend. Je passe précautionneusement au-dessus d’elle, en équilibre sur mes orteils, puis je m’assieds pour la caresser. Son ventre, qu’elle m’offre, est tout chaux et si doux. Il sent un peu fort aussi.
Elle se lève, s’étire et me rejoint dans la cuisine. J’ai déjà grimpé sur le tabouret, les mains en appui sur le métal froid. Le cliquetis des griffes de Nala sur le sol se rapproche. Je tends le bras pour ouvrir le placard. Le boite est juste là, devant moi, à peine plus haut… J’essaie de me hisser, de grimper sur le plan de travail en inox. Ma peau nue grince et ça pince un peu, mais j’y suis presque. Je tente le tout pour le tout et me met debout. Du sol, Nala, assise, me regarde perplexe, penchant sa tête rousse sur le côté. Du bout des doigts, je la frôle… Mais les lettres semblent danser devant mes yeux, et ma bouche salivante reste vide… C O O K I ES… Décidément, même en ayant 10 ans, je ne suis toujours pas assez grande.
Un texte écrit en 2022, pendant le cycle « Les 5 sens, sens dessus dessous ».
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En face de lui, la vieille, prenant deux larges feuilles de songe pour y disposer le repas, sourit de toutes ses dents pourries.
« Je vois bien que tu es surpris, à toi aussi on a raconté toutes ses âneries. Que je vole les enfants la nuit pour les mettre dans ma grande marmite… Je vais te raconter mon histoire, tu vas voir, il n’y a pas de quoi avoir peur ! »
Grand Mère Kal apporte à Ti Jean sa feuille de songe. Y sont posés de beaux morceaux de légumes, quelque chose qui ressemble à de la patate et des feuilles cuites en bouillon. Ti Jean est encore un peu méfiant, il ne connaît pas ces drôles de mets. Pourtant, la vieille commence à manger et à raconter.
« C’était il y a très longtemps, tu n’étais pas né, et peut-être même ta mémé ne l’était pas non plus. En ce temps-là, il y avait des hommes méchants qui faisaient travailler les autres sans les payer et qui leur faisaient du mal, à leurs esclaves. En ce temps-là, je vivais de l’autre côté de l’île, j’étais esclave, mais j’étais assez heureuse car j’avais un amoureux. Nous pensions déjà à notre vie tous les deux, à nos enfants. Oh bien sûr, ils seraient esclaves aussi, mais ce n’était pas grave, tant qu’ils restaient avec nous ! Mais un jour, le maître nous a surpris. Il était très en colère, et jaloux je crois, alors, il a chassé mon amoureux. Je ne l’ai jamais revu, il est parti sans aucun bagage, aucun bertel, les mains vides. A partir de là, j’étais triste tout le temps, du soir au matin et du matin au soir. Je ne travaillais plus, alors j’étais souvent battue. J’ai décidé de m’enfuir. Je suis partie au milieu de la nuit, avec mes chaînes au pied, celles qui sont toujours là, que tu peux voir et entendre. J’ai couru, couru, j’ai gravi les montagnes, descendu les ravins, sauté par-dessus les arbres, jusqu’au jour où j’ai glissé depuis le petit îlet jusqu’ici, jusqu’au fond de cette ravine, et de là, je ne savais plus comment en ressortir. C’était il y a très longtemps… Ensuite, j’ai pleuré, pleuré. J’avais faim, j’étais seule et triste. Et puis, le temps passant, puisque je ne pouvais pas quitter ce lieu, j’ai commencé à goûter les plantes autour de moi. Certaines étaient mauvaises, amères. Certaines fois, la fièvre est montée sur moi, j’ai eu mal au ventre pendant des jours et des nuits. Heureusement, il y a des plantes qui rendent malade et d’autres qui guérissent ! Heureusement, il y a cette liane magique, que je n’avais jamais vu avant, cette liane qui produit des fruits nombreux et savoureux, dont les racines sont douces comme de la patate et les feuilles nourrissantes. Du fond de mon trou, grâce aux falaises qui amènent jusqu’ici les rumeurs du monde, j’entends les légendes qui courent à mon propos. J’entends les enfants qui pleurent de peur, les parents qui les menacent de mon nom. Cela me rend triste, parce que tout ce que je voulais c’était vivre avec mon amoureux et avoir moi aussi des enfants. Aujourd’hui, tous ont peur de moi, tous pensent que je suis morte et que mon âme méchante les guette quand ils s’endorment, que je me cache derrière les roches féroces du volcan. Mais non, je suis là, depuis tout ce temps, je ne fais que manger le fruit de ma liane chouchou, ma liane favorite qui m’a sauvée la vie, et j’attends, j’attends… »
Ti Jean, est fasciné. Il n’a pas encore vraiment touché à son repas, écoutant le récit de Grand Mère Kal. Il est un peu triste pour elle, et se dit que c’est vraiment injuste que tout le monde ait peur d’elle alors qu’elle est juste une vieille femme seule…
« – Mais pourquoi n’es-tu jamais remontée ?
– J’ai bien essayé mais c’est impossible, mon petit, tu devrais déguster ton repas et t’y habituer, car maintenant, tu es ici, coincé avec moi, pour toujours. Tu seras un peu le petit garçon que je n’ai pas eu.
– Mais ce n’est pas possible dit Ti jean, plus étonné qu’effrayé maintenant, je suis arrivé par là, il y a un passage, pas facile, mais nous pouvons remonter !
– Non, je te dis qu’il est bouché !
– Le cyclone a dû l’ouvrir alors, car j’ai bien fait attention à toujours pouvoir rebrousser chemin, il était hors de question de laisser mémé derrière moi sans retour possible ! »
Ti Jean s’apprête à se lever, mais de fatigue retombe sur ses fesses. Alors, il entreprend de goûter à son dîner. D’abord la patate, douce, moelleuse et parfumée. Puis les légumes, légèrement sucrées, gorgées de jus, et enfin les feuilles, avec une petite saveur qu’il ne connaît pas, une texture ferme mais fondante. Ti Jean se régale, il avale à toute vitesse car il a très faim mais il se dit aussi qu’il n’a jamais rien mangé de tel !
« – Et tu dis que cette liane t’a nourrie tout ce temps… C’est délicieux !
– Oui, elle est là, les pieds dans l’eau et ne meurt jamais, elle se revigore seule, ne demande pas vraiment de soins…
– C’est parfait, nous allons en prendre avec nous des patates et des fruits, pour nourrir mémé en arrivant là haut, puis nous planterons cette liane extraordinaire ! Maintenant, partons ! »
Ti Jean et Grand Mère Kal entament la remontée. Dans son bertel, le garçon a disposé trois belles patates de la liane chouchou, ainsi que l’appelle la vieille dame, et quatre beaux fruits, ils sont un peu piquants, mais quand on sait quel trésor de saveur ils renferment, on peut bien faire quelque effort ! Les deux amis, Ti Jean et Grand mère Kal, celle-là même qui jusqu’à il y a peu hantait ces nuits, entreprennent de grimper par l’étroit tunnel au cœur des lianes. Ti Jean comprend alors que ce sont des lianes chouchou, ce sont elles qui l’ont mené jusque là. Décidément, elles ont plus d’un tour dans leur sac… S’agrippant à droite et à gauche, le garçon grimpe habilement. La vieille dame a quelques difficultés mais elle s’accroche. Elle a souffert trop longtemps de solitude… Tant bien que mal, les voilà qui s’avancent vers le haut de l’îlet. Et effectivement Grand Mère Kal découvre que le chemin est libre. Les arbres, étroitement serrés il y a de cela quelques mois, la dernière fois qu’elle a tenté de remonter forment désormais un tunnel sombre mais praticable.
La montée dure quand même plusieurs heures, et les deux comparses arrivent enfin, épuisés, derrière la case tout en haut du petit îlet, ne percevant presque plus le bruit de la ravine.
Ti Jean et Grand Mère Kal s’assoient un instant pour se remettre de leurs efforts et à ce moment-là, trois personnes surgissent de la maison :
« – Ti Jean, tu es revenu, nous n’y croyons plus, il y a presque une journée que tu es parti ! »
Caché du soleil par la végétation, Ti Jean ne s’en est pas rendu compte, mais en effet, il était parti la veille au matin : une aventure de vingt quatre heures et un voyage dans le temps auprès de Grand Mère Kal.
Ses parents, la route finalement réparée, sont enfin arrivés. Ils ont pu s’occuper de mémé et elle semble en pleine forme, jusqu’au moment où elle remarque la vieille femme près de son petit marmaille. Reconnaissant Grand Mère Kal, elle s’apprête à l’assommer d’un bon coup de bois goyavier derrière la tête quand Ti jean s’interpose :
« – Non mémé, elle m’a sauvé la vie ! Laisse-moi te raconter !
– D’abord passons à table, vous avez bien besoin d’un petit déjeuner ! » disent les parents du garçon, confiants.
Les voilà sous la véranda de mémé, autour d’une table bien garnie grâce aux emplettes ramenés par les parents de Ti Jean. Un gâteau au ti son, bien sucré, du café, du lait, du pain et des confitures les attendent. Tous les cinq s’assoient autour de la table et partagent gaiement le repas en écoutant l’histoire de Grand Mère Kal et celle de Ti Jean. La vieille déguste ces délices sucrés qu’elle n’avait jamais même goûtés et c’est mémé qui conclut le repas :
« – Hé bien, maintenant ou la trouv’ une nouvelle famille, ou va rest’ habit ek nous ! »
Ti jean est très heureux pour Grand Mère Kal et celle-ci est si émue qu’elle n’ose dire un mot.
Le jour suivant, les parents, après s’être assurés que les placards étaient à nouveaux bien remplis, repartent pour le bord’mer et laissent Ti Jean et ses deux mémés dans la case. Il va être deux fois plus choyé maintenant, ils sont bien rassurés.
Les trois amis continuent tranquillement leur petite vie dans la petite case du petit îlet. Et si jamais la route venait à nouveau à être coupée, il y a derrière la maison, tombés du bertel de Ti Jean, trois patates et quatre fruits de liane chouchou qui ont déjà commencé à germer et qui bientôt recouvriront une belle partie du jardin, leurs fruits joliment suspendus à des longues tiges en tire-bouchon.
FIN
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Il s’extirpe du tunnel de lianes et s’approche de l’eau courante. Mais alors, un vent violent, venu de nulle part le jette à terre. Les feuilles mortes se soulèvent et un énorme bruit de chaînes de métal emplit l’air.
« Kissa y vien vol’ mon l’eau ? »
Ti Jean n’en croit pas ses yeux. Une vieille très vieille femme décrépie se tient devant lui. Sa peau est sèche comme la terre quand il n’a pas plu depuis une semaine. Ses cheveux emmêlés comme de la paille de maïs. Ses doigts longs et crochus ressemblent à des vieilles margozes amères. Et une odeur, une odeur pestilentielle l’entoure. A ses pieds, elle traîne des chaînes, de longues chaînes qui semblent bien lourdes.
Ti Jean a beau être courageux, un frisson parcourt son dos. Il frémit, il a peur.
La vieille femme ricane méchamment.
« A ou la… Kossa ou po roder ? »
Ti Jean n’ose pas répondre, il a peur de répondre à la vieille femme. Celle-ci le regarde, lui tourne autour, attend une réponse. Alors, Ti Jean, prenant son courage à deux mains :
« Mi rode un zaffer pour manger pour mon mémé et moin. »
La vieille femme ricane de plus belle :
« Et c’est dans l’trou bébète de Grand Mère Kal que tu es venu ! Tu es fou ! »
Et voilà, Ti Jean, s’en doutait un peu, mais cette fois c’est sûr ! Cette vieille femme est Grand mère Kal, l’horriblement célèbre Grand Mère Kal. Il est perdu…
Alors qu’il se demande comment en sortir, la vieille sorcière s’écarte et se dirige vers son énorme chaudron qui bouillonne un peu plus loin sur un beau feu de bois. Ti Jean voit sa dernière heure arriver, il tremble de tous ses membres.
Grand Mère Kal tourne une grande cuillère en bois à sa bouche et semble se régaler. Apparemment, son chaudron est déjà plein de bonnes choses. Mais Ti Jean se tient sur ses gardes, prêt à tout moment à se retourner et à faire-demi tour. Il se voit déjà grimper le long des lianes, s’accrochant de ses bras secs mais forts. Il rentrera les mains vides, mais vivant !
Alors Grand Mère Kal se tourne vers lui :
« Maintenant que tu es là avec moi. Partageons ce repas. Il est bien modeste mais je ne me nourris que de cela depuis des années et je suis encore là… et bien là ! »
Ti Jean n’en croit pas ses oreilles. Elle n’a apparemment aucune intention de le cuisiner, ni de le manger, et même la voilà qui lui propose de partager son dîner. Elle est loin de se comporter comme la Grand Mère Kal de ses cauchemars.
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Sans plus de discussions, Ti Jean prépare son bertel avec les quelques provisions restantes : une patate douce bouillie, deux tomates arbustes et le couteau grand lame que son papa lui a offert pour ses dix ans, avec lequel il espère cueillir de beaux fruits et légumes. Et il s’en va, souriant à mémé pour la rassurer.
Au fond de lui pourtant, Ti Jean sait qu’il n’aura pas de mal à descendre dans la ravine, non, ce qui lui fait peur c’est de savoir ce qu’il y a là, tout au fond, tapi dans l’ombre…
Ti Jean, son bertel sur les épaules entame la descente vers le fond de la ravine. Il se fraye un chemin entre grévilléas, acacias et bringelles marrons. Autour de lui, la nature ne semble pas très hospitalière, les branches se font crochues, il a de plus en plus de mal à passer. Parfois, même son pied ne trouve pas le sol et c’est appuyé sur un entrelacs de racines qu’il avance, se balançant comme il peut. Se dirigeant tant bien que mal, il ne se rend pas compte qu’au-dessus de lui, les feuilles de fougères arborescentes et lianes de vigne marronne sont de plus en plus nombreuses, qu’il fait de plus en plus sombre. Très vite, le voilà dans un véritable tunnel végétal. Ti Jean s’arrête un instant : le soleil n’entre plus par le haut, et au sol, impossible de voir la terre. Une boule se forme dans son ventre, mais Ti Jean est un petit garçon intrépide et surtout son amour pour sa mamie l’encourage à continuer !
Ti Jean continue à s’enfoncer dans cet infernale grotte verte et brune. Son cœur bat à tout rompre, mais il tient bon. Aux branches et aux feuilles commence à se mêler de drôles de lianes vertes, il n’en a jamais vu de telles. Voilà deux heures qu’il marche. Maintenant autour de lui, les lianes vertes croisées, presque comme tressées forment un tube géant. Ces drôles de liane, à la couleur très vive sont souples et pourtant très solides. Elles portent des feuilles, douces et crénelées. Elles se terminent en tortillons verts. Ti Jean s’arrête un instant pour regarder autour de lui. La lumière du soleil perce à nouveau timidement et il lui semble percevoir le bruit de l’eau. La ravine ! Elle est là à quelques mètres. Revivifié par cette idée, Ti Jean s’empresse de la rejoindre.
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Ti Jean vit sur une toute petite île. Il habite une toute petite case sur un tout petit îlet. Il vit avec sa toute petite mémé.
Ses parents vivent au bord’mer pour gagner un ti quat’sous. Ils travaillent tout le temps alors, ils ont préféré laisser Ti Jean chez sa mémé. Elle a le temps de s’occuper de lui. Et puis, elle est contente mémé, avec Ti Jean, elle ne s’ennuie jamais, elle n’a pas besoin de regarder les années passer.
Ils ont leurs petites habitudes. Du lundi au vendredi, ils s’occupent l’un de l’autre et le samedi, les parents de Ti Jean arrivent avec des provisions de la ville : de la viande, du riz, des gâteaux pour Ti Jean. Toute la semaine, ils n’ont pas à s’en faire car ils n’ont jamais manqué au rendez-vous du samedi matin.
Un jour de février, un mardi, un grand cyclone s’abat sur l’île. Ti Jean et mémé ne sont pas inquiets. Ce n’est pas la première fois qu’il y a un cyclone. Tranquillement, ils attendent la fin de la semaine. Mercredi passe, le vent souffle et souffle. Jeudi arrive, la pluie tombe, l’eau commence à raviner sur les chemins. Vendredi est là, et le soleil aussi.
Samedi matin, Ti Jean et sa mémé se tiennent sur le perron de la case. Ils sont impatients car les provisions de la semaine sont bientôt épuisées et Ti Jean a hâte de voir sa maman. Midi sonne et personne n’arrive au bout de l’allée de la case. Ti Jean regarde mémé, elle aussi commence à se poser des questions. Alors, courageux, il lui dit :
« Mémé, je vais aller voir au bout de l’allée ! »
Et il s’avance, suit la petite allée de terre qui passe entre les rosiers de mémé, ses poinsettias fleuris et ses fougères arborescentes. Avec la pluie, le jardin est magnifique.
Au bout de l’allée, Ti Jean voit le sentier qui serpente pour arriver en haut du tout petit îlet. Mais sur le sentier, il n’y a personne.🍃
Il se retourne et voit mémé, à cette distance, elle semble encore plus petite. Il met ses mains autour de sa bouche en porte-voix
« Mémé, je vais aller voir au bout du sentier ! »
Mémé hoche la tête et attend.
Ti Jean continue, il marche avec prudence car l’eau qui a raviné a creusé dans le sentier. A certains endroits, il y a même encore de la boue. La forêt semble aussi s’être resserrée autour du sentier, comme pour le cacher.
Arrivée au troisième virage, Ti Jean s’aperçoit de la catastrophe : au lieu de l’habituelle pente qui permettait de rejoindre le chemin principal plus large, un fossé s’est creusé. La terre s’est éboulée, et il n’y a plus moyen de passer.
Très vite, Ti Jean remonte le sentier, remonte l’allée et raconte effrayé à sa grand-mère ce qu’il a vu :
« – Mémé, Mémé, commen nou ssa fait… ? Dans l’affolement, ses leçons de français sont oubliées !
– La route est certainement cassée aussi … Il va falloir nous débrouiller. » dit mémé. Elle est un peu inquiète mais ne veut pas affoler son petit-fils.
Heureusement, mémé est maligne et avec les restes, elle arrive à tenir encore deux jours, en accommodant soso maïs, restes de viande, quelques racines et des œufs. Mais voilà, deux jours sont vite passés.
Le mardi, Ti Jean, retourne au bout de l’allée, au bout de sentier, et ne voit toujours rien venir ! Pas de voiture, et toujours ce fossé qui les coupe du monde des bas.
Ti Jean, de ses courtes jambes bondit de galet en galet pour remonter le sentier, court dans l’allée…
« Mémé, Mémé, commen nou ssa fait… ? » Et cette fois, mémé ne parvient pas à prendre sa mine rassurante. Sur son petit visage ridé, Ti Jean lit l’inquiétude. Courageux le petit garçon se dit qu’il lui faut aider sa mémé. Trouver un moyen pour rejoindre les bas…
« – Je vais descendre, me laisser glisser le long du fossé et voir comment récupérer le chemin.
– Mon z’enfant, ou va fé mal à ou. »
Mémé dit ces mots de précaution mais sait bien qu’il faudra agir. Alors, elle pose sa vieille main flétrie sur l’épaule du petit garçon et lui dit : « Allons essayer de trouver à manger dans la ravine, en descendant de l’autre côté. La route sera vite réparée ! »
Ti Jean regarde mémé, un de ses sourcils se lève. Mémé, petite et frêle sur le pas de la porte de la case a du mal à se tenir debout sans s’appuyer au chambranle de la porte. Quand elle doit aller jusqu’au bout de l’allée, elle prend un bois de goyavier pour marcher plus facilement. Et tout d’un coup, la voilà qui voudrait descendre dans la ravine par derrière la case. Pour descendre à cet endroit, il faut un corps leste, un corps souple, de la force et de la rapidité. Il faut pouvoir passer sous les branches, poser ses pieds sur les roches en équilibre précaire, retenir par les bras ces arbustes qui de partout vous assaillent. Pour pouvoir faire cela, il faut être taillé comme Ti Jean plutôt que comme mémé !
L’humeur des deux comparses n’est pas au rire et pourtant Ti Jean ne peut se retenir :
« – Ah ah ah ! Mémé, il faudra ou pass’ par-dessus moin avan d’aller cass’ out z’os fragil’ ter là-bas ! »
Voilà dix jours que je suis arrivée à Aubagne pour ce séjour dont je t’avais tant parlé… Une quinzaine dans une boulangerie de la ville du petit Marcel.
Rien ne passe comme prévu. Ici, pas de félin à quatre pattes (ni Pomponette, ni aucune autre) qui recevrait mes caresses pendant que les effluves doux de la pâtisserie chatouillerait les narines au milieu de l’après-midi !
On se lève à quatre heures du matin. Enfin, moi, car le boulanger, lui, a déjà mis le levain à travailler. La matinée passe, entre pétrissage, vaisselle et balayage. La farine s’insinue partout, tout le temps. J’ai l’impression de devenir folle à en faire de petits tas à aspirer. Et à en respirer en continu. Je commence à me demander si j’aimerais encore le pain.
Quant à la femme du boulanger, je serais plutôt contente qu’elle fiche le camp avec un colporteur tant sa voix aigrelette me tape sur les nerfs.
Seule satisfaction de ce séjour, le petit bout de garrigue qui me fait signe quand je me mets sur la pointe des pied pour voir le paysage depuis le velux de ma petite chambre. Et si je tends bien l’oreille, les cigales de Lili chantonnent pour moi
Bien à toi, Mélissa
Mélissa a écrit ce texte pendant le deuxième atelier de son cycle « Les 5 sens, sens dessus-dessous », animé en présentiel dans une médiathèque à La Réunion, pour répondre à la proposition d’écrire une carte postale sensorielle.
Le soleil rasait la mer calme. Assis sur la dune, l’homme regardait les éclats de lumière qui tanguaient doucement.
Le temps se rafraichissait peu à peu, mais il ne devait pas tarder trouver un abri. Il marchait depuis l’aube. Son outre d’eau était à moitié vide. L’étendue salée devant lui, tordait son ventre d’envie. Sa bouche était sèche mais il ne pouvait se permettre de boire encore. Quelques jours plus tôt, il avait terminé son eau avant d’en avoir trouvé de nouveau. Il avait souffert une journée sans boire. Une journée sans même voir un arbre, un brin d’herbe. Et bien sûr, pas un ruisseau, ni une mare. Même les bêtes s’étaient faites rares.
Alors que les derniers rayons dressaient leurs lignes claires, il se leva et marcha. Il était à découvert et n’avait peur ni des loups ni des autres hommes, il pouvait les voir venir à des kilomètres. Sous ses pieds, au travers de ses vieilles semelles, même les grains de sable lui étaient pénibles, frottant la plante rendue sensible par des mois de course. Les pierres pénétraient presque sa chair. Quand il prenait le temps de se laver, il voyait cette peau racornie, bleue par endroits et blessée. Il y avait si longtemps… qu’il n’avait pas vu d’autre pied, d’autre homme, d’autre femme. Il se souvenait à peine de ce qu’était une peau saine, une peau douce, une peau amoureuse. Il savait juste ce qu’était la survie.
Il était à bout de force, sur le point de se coucher à même le sol, même sans abri quand son pied heurta un galet. Un galet de la taille de sa main. Il le saisit. Il était lisse et froid. Et lourd. Il s’aperçut, à la clarté de la lune que sur la surface blanche étaient écrits quelques mots d’une écriture maladroite, peinte. Il savait encore lire, même s’il n’était pas sûr de pouvoir encore parler. En les déchiffrant, son cœur se brisa, ramenant des souvenirs trop vifs et l’homme tomba, mort de chagrin.
pluie intermittente dans le hamac abandonné une odeur de pin
Angèle Lux
Mélissa a écrit ce texte pendant le troisième atelier de son cycle « Les 5 sens, sens dessus-dessous ». La proposition invitait à imaginer comment un personnage trouvait un galet sur lequel était inscrit le haïku cité à la fin du texte. Ce haïku est extrait d’une sélection sur le site de l’association française du haïku à retrouver en cliquant ici .
Si tu trouves cette lettre, c’est que le notaire t’a trouvé. Je n’ai pas eu envie de la lui confier. Il s’occupe déjà de toute ma vie, de ma maigre fortune à prix d’or, alors cette lettre-là… ni timbre postal, ni taxe fiscale, tu la trouves ou elle ne sera jamais lue.
Je ne sais pas trop ce qui m’a emporté. Si c’est ma chute, une infection quelconque ou l’ennui mortel à la maison de vieux où on m’a mis ensuite. J’ai préféré régler toutes mes affaires avant. Quand je suis tombé ce jour-là… les pompiers étaient en route, je me suis douté que je ne reviendrai plus.
J’espère que tu as pensé trouver une lettre d’amour en voyant le cœur rouge. Comme tu te doutes, on en est loin ! J’avais le choix entre te léguer mes petites affaires et cette maison qui tombe en miettes ou la filer à l’Etat ou je ne sais quelle bonne œuvre qui s’en met plein les poches. Alors, j’ai choisi, et j’ai pensé au paquet d’emmerdes que je te laisserai avec. Et je me suis dit : ça lui fera les pieds à ce petit malotru ! Ah, tu faisais le malin quand t’étais petit, à mettre du Ching-gum dans mes chaussures… Ben voilà… T’es coincé avec mon home sweet home de traviole les escaliers qui grincent et mon mobilier vintage ! Tu trouveras au rez-de chaussé une superbe table branlante au plateau mangé par les mites. Quatre chaises aux sièges bien rêches. Un vieux fauteuil garni avec mes pets et d’autres petites merveilles dont même Emmaüs refusera de te débarrasser.
Quant à l’étage… dis-toi bien que l’émission « C’est du propre » a refusé ma candidature… alors, t’as qu’à y aller pour voir ! Et t’avise pas de tout faire cramer pour toucher l’assurance. J’ai laissé deux ou trois bonbonnes de gaz ici et là. Si tu allumes la moindre roupette c’est le village qui saute !
Bien à toi mon Jean-Eude, salue pas ta mère… On sait tous qu’elle a fait mon fiston cocu autant que la reine d’Angleterre a de chapeaux !
Pépé
Mélissa a écrit cette lettre en réponse à une proposition d’écriture de Frédérique lors de son atelier « Explorer », en août 2022. Dans la proposition, une image montrait une enveloppe (avec un cœur donc) abandonnée dans l’entrée d’une maison ouverte au pied d’un escalier…