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Elle était là. Sans être là.

Elle était là. Sans être là. C’était toujours ainsi depuis qu’elle lisait. Mais aujourd’hui, c’était encore un peu plus le cas. Elle renouait. Enfin. Après des années de doigts glacés sur un écran lisse et sans vie, elle retrouvait le toucher du papier. Jaunies, tachées, écornées parfois déchirées, les pages du livre étaient en vie souffrant parfois de trop de mots, s’épuisant parfois de répétitions… mais en vie ! Ce matin, elle avait descendu du grenier sa PAL, comme elle lisait sur les écrans de blog littéraires.

A l’heure précise où la pendule sonna 8 heures, elle commença la lecture du premier livre, en haut de la pile, qui patientait sagement depuis si longtemps. Elle avait cru défaillir de plaisir en caressant la couverture un peu rugueuse, puis s’évanouir en humant les pages, surtout celles du milieu, celles qui conservent précieusement ce parfum de vieux qui raconte tant d’histoires sur les lectrices et lecteurs qui nous ont précédés. Le thé à la rose, en équilibre sur le fauteuil du salon où elle s’était installée face à la fenêtre donnant sur la cour, l’endroit le plus calme de la maison… le thé à la rose l’avait réconfortée au fil des pages, comme une potion magique à gérer ses émotions. Elle avait commencé à lire lentement assise bien droite puis, sans chercher à comprendre pourquoi, son corps s’était penché vers l’avant comme pour mieux plonger dans ce roman tumulteux d’océans, de baleines et de tempêtes.

Plus elle plongeait, plus elle lisait vite. Plus elle penchait vers l’avant, plus elle avalait les mots oubliant presque de respirer. Elle fut distraite trois fois de cette apnée : par la tasse qui tomba sur le tapis mais qu’elle prit soin de ramasser, par le miaulement du chat enfermé dans la cuisine qu’elle ne prit pas la peine de délivrer et, enfin, par la pendule qui sonna midi. Les douze coups se bousculèrent dans son crâne.

Les douze coups de midi.

Déjà quatre heures qu’elle était plongée dans cette lecture profonde. Midi ! Mon Dieu, comment avait-elle pu l’oublier ? Enfoncée dans son fauteuil, comme elle l’était au milieu de toutes ces lignes, elle s’extirpa douloureusement de ce nid douillet qu’elle avait construit. Les jambes engourdies par ces heures d’immobilité, elle buta dans sa PAL, déposée au pied de son fauteuil. La pile, tel un château de cartes s’effondra. En une fraction de seconde, elle retrouva tous ces chers auteurs, ces chères histoires éparpillées sur le tapis. Un petit bout d’elle dans une joyeuse mêlée. Mais il fallait agir.

Voilà maintenant quatre heures que son chat miaulait derrière la porte de la cuisine et l’animal, son si cher compagnon, devait avoir mis une jolie pagaille au milieu de la pièce. Debout, elle sentit vite comme un déchirement. Ces douze coups de la pendule l’avaient brusquement sortie de ce paysage marin, de cet air iodé qu’elle aimait tant, de ces compagnons de voyage. Elle y avait plongé avec un tel délice qu’elle ressentait presque sur ses lèvres le goût de sel.

Pourquoi donc avait-elle tant attendu pour renouer avec ce bonheur ? Pourquoi s’empêche-t-on si souvent de se faire du bien ? Un miaulement, plus fort cette fois, la sortit de ce nouvel épisode de rêverie. Il n’était plus question de baleines, mais de son chat ! Elle traversa le salon jusqu’à la porte de la cuisine. L’esprit étourdi. Le cœur battant la chamade.

La porte à peine entrouverte, le défilé commença : La Reine en tête suivie du chat à l’éternel sourire, du lapin blanc, du chapelier fou… Alice, le cœur battant toujours la chamade, s’évanouit pour de bon vers le Pays des Merveilles.

Gaëlle et Frédérique.

Gaëlle Arrieus Lanier et Frédérique Guillaumat ont écrit ce texte à quatre mains lors de la formation « Ecriture collective » d’Aleph Ecriture en 2022. Toutes les deux aiment plus que tout tisser des liens entre les mots, les inspirations, l’Ain et La Réunion où elles vivent respectivement.

Cécile Haegelin, illustratrice et animatrice d’ateliers d’expression plastique, nous a fait le plaisir et l’honneur d’illustrer notre texte. Vous pouvez la retrouver sur la page Facebook et le site internet de Papier Crayon.

Gaëlle est animatrice d’ateliers d’écriture et biographe. Retrouvez-là sur sa page Facebook L’atelier du Porte-Plume.

Frédérique est animatrice d’ateliers d’écriture et a créé F et M, écriture créative avec Mélissa Cadarsi. Vous pouvez la suivre sur sa page Facebook et sur les chemins de l’offre d’ateliers d’écriture créative en ligne ou en présentiel de F et M.

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📷 Photo : Cécile Haegelin, illustratrice.