Nos écrits

Foi de facteur !

Il m’a encore interpellé ce matin. C’est la troisième fois en dix jours. Je n’ai aucune idée, moi, de qui écrit ses lettres et comment elle arrive dans sa boîte aux lettres. Enfin, cette lettre, car si je comprends bien ces propos qui commencent à être un poil délirants, ce serait toujours la même lettre.

(photo de Annie Spratt sur Unsplash)

Il m’a d’abord fait signe calmement, un samedi matin. Il passait la tondeuse quand il m’a vu, et poliment, il m’a demandé quoi faire de cette vieille enveloppe.

“ — Je l’ai trouvée dans ma boîte aux lettres. C’est assez bizarre car elle est adressée à Georges, qui était le prénom de mon père. Je l’ai ouverte, au cas où, mais c’est une lettre manuscrite. C’est clairement une erreur. Je vous la rends ? “

Je lui expliquais alors, en regardant l’enveloppe qu’il s’agissait là d’un courrier ancien, “Si, regardez, elle est tamponnée à la main, il y a bien 50 ans qu’on ne procède plus ainsi, même chez nous !”. Je ne savais pas ce qu’il pouvait en faire, mais en tous cas, je ne pouvais pas la reprendre, cela allait même contre la loi : en tant que facteur, nous ne sommes autorisés à reprendre des courriers ouverts.

Il a souri, un peu taquin. Je voyais bien qu’il trouvait cela amusant. Mais pour moi, rien d’amusant, mon travail en dépend. Alors, il l’a glissée dans sa poche.

Trois jours plus tard, il m’a à nouveau sollicité :

“ — Je ne comprends pas, vous avez à nouveau mis une enveloppe ancienne similaire dans la boîte à lettres.”

A mon air étonné, il me sortit l’enveloppe, indemne cette fois. Non ouverte, elle portait le même adressage avec la même écriture manuscrite, un peu désuète, à la plume à encre même. Elle était impeccable, pas pliée, pas déchirée.

“ — Monsieur, c’est exactement le même courrier ! Qu’avez-vous fait de l’autre ? C’est une mauvaise blague ? “

Son regard me confirma le contraire. Cette fois, devant moi, il déchira l’enveloppe et en glissa les cinq ou six morceaux dans la poubelle à proximité.

Ce matin, pour la troisième, mais cette fois-ci excédé, il vint vers moi :

“ — Cela suffit maintenant ! Ma mère, qui est de passage chez nous, est tombée sur l’enveloppe que ma femme avait posée sur la table : à nouveau exactement la même, avec cette écriture fine. Elle s’est effondrée en larmes. Je veux des explications ! 

— Monsieur, je n’ai aucune explication à vous donner, mais je suis certain que dès la première fois, vous avez lu le courrier, au moins les premières lignes, non ? Alors, qu’est-ce qu’il révèle qui tient tant à vous parvenir ? Ou qu’est-ce que vous aimeriez tellement refermer dans une enveloppe scellée pour toujours ? On a un dicton chez les facteurs : on ne reçoit que le courrier qu’on mérite ! ”

Mélissa Cadarsi s’est récemment inscrite au cours en ligne « Initiation à l’écriture d’histoires d’horreur », un cours de María Fernanda Ampuero , Écrivaine, sur la plateforme Domestika, parce qu’elle ne recule devant rien pour vous proposer des ateliers toujours plus intenses ! Elle partage ici un des textes issus de l’atelier. A bientôt pour de nouveaux frissons.

✒️ Agitatrices de mots et de créativité, Frédérique et Mélissa animent des ateliers d’écriture créative depuis plusieurs années sur leur île, à La Réunion, et en ligne. N’hésitez pas à les rejoindre sur leur groupe privé Facebook L’Instant Plume pour retrouver leurs propositions créatives et y participer.

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