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Le petit Îlet (4/4), un conte écrit illustré par Mélissa Cadarsi

En face de lui, la vieille, prenant deux larges feuilles de songe pour y disposer le repas, sourit de toutes ses dents pourries.

« Je vois bien que tu es surpris, à toi aussi on a raconté toutes ses âneries. Que je vole les enfants la nuit pour les mettre dans ma grande marmite… Je vais te raconter mon histoire, tu vas voir, il n’y a pas de quoi avoir peur ! »

Grand Mère Kal apporte à Ti Jean sa feuille de songe. Y sont posés de beaux morceaux de légumes, quelque chose qui ressemble à de la patate et des feuilles cuites en bouillon. Ti Jean est encore un peu méfiant, il ne connaît pas ces drôles de mets. Pourtant, la vieille commence à manger et à raconter.

« C’était il y a très longtemps, tu n’étais pas né, et peut-être même ta mémé ne l’était pas non plus. En ce temps-là, il y avait des hommes méchants qui faisaient travailler les autres sans les payer et qui leur faisaient du mal, à leurs esclaves. En ce temps-là, je vivais de l’autre côté de l’île, j’étais esclave, mais j’étais assez heureuse car j’avais un amoureux. Nous pensions déjà à notre vie tous les deux, à nos enfants. Oh bien sûr, ils seraient esclaves aussi, mais ce n’était pas grave, tant qu’ils restaient avec nous ! Mais un jour, le maître nous a surpris. Il était très en colère, et jaloux je crois, alors, il a chassé mon amoureux. Je ne l’ai jamais revu, il est parti sans aucun bagage, aucun bertel, les mains vides. A partir de là, j’étais triste tout le temps, du soir au matin et du matin au soir. Je ne travaillais plus, alors j’étais souvent battue. J’ai décidé de m’enfuir. Je suis partie au milieu de la nuit, avec mes chaînes au pied, celles qui sont toujours là, que tu peux voir et entendre. J’ai couru, couru, j’ai gravi les montagnes, descendu les ravins, sauté par-dessus les arbres, jusqu’au jour où j’ai glissé depuis le petit îlet jusqu’ici, jusqu’au fond de cette ravine, et de là, je ne savais plus comment en ressortir. C’était il y a très longtemps… Ensuite, j’ai pleuré, pleuré. J’avais faim, j’étais seule et triste. Et puis, le temps passant, puisque je ne pouvais pas quitter ce lieu, j’ai commencé à goûter les plantes autour de moi. Certaines étaient mauvaises, amères. Certaines fois, la fièvre est montée sur moi, j’ai eu mal au ventre pendant des jours et des nuits. Heureusement, il y a des plantes qui rendent malade et d’autres qui guérissent ! Heureusement, il y a cette liane magique, que je n’avais jamais vu avant, cette liane qui produit des fruits nombreux et savoureux, dont les racines sont douces comme de la patate et les feuilles nourrissantes. Du fond de mon trou, grâce aux falaises qui amènent jusqu’ici les rumeurs du monde, j’entends les légendes qui courent à mon propos. J’entends les enfants qui pleurent de peur, les parents qui les menacent de mon nom. Cela me rend triste, parce que tout ce que je voulais c’était vivre avec mon amoureux et avoir moi aussi des enfants. Aujourd’hui, tous ont peur de moi, tous pensent que je suis morte et que mon âme méchante les guette quand ils s’endorment, que je me cache derrière les roches féroces du volcan. Mais non, je suis là, depuis tout ce temps, je ne fais que manger le fruit de ma liane chouchou, ma liane favorite qui m’a sauvée la vie, et j’attends, j’attends… »

Ti Jean, est fasciné. Il n’a pas encore vraiment touché à son repas, écoutant le récit de Grand Mère Kal. Il est un peu triste pour elle, et se dit que c’est vraiment injuste que tout le monde ait peur d’elle alors qu’elle est juste une vieille femme seule…

« – Mais pourquoi n’es-tu jamais remontée ?

– J’ai bien essayé mais c’est impossible, mon petit, tu devrais déguster ton repas et t’y habituer, car maintenant, tu es ici, coincé avec moi, pour toujours. Tu seras un peu le petit garçon que je n’ai pas eu.

– Mais ce n’est pas possible dit Ti jean, plus étonné qu’effrayé maintenant, je suis arrivé par là, il y a un passage, pas facile, mais nous pouvons remonter !

– Non, je te dis qu’il est bouché !

– Le cyclone a dû l’ouvrir alors, car j’ai bien fait attention à toujours pouvoir rebrousser chemin, il était hors de question de laisser mémé derrière moi sans retour possible ! »

Ti Jean s’apprête à se lever, mais de fatigue retombe sur ses fesses. Alors, il entreprend de goûter à son dîner. D’abord la patate, douce, moelleuse et parfumée. Puis les légumes, légèrement sucrées, gorgées de jus, et enfin les feuilles, avec une petite saveur qu’il ne connaît pas, une texture ferme mais fondante. Ti Jean se régale, il avale à toute vitesse car il a très faim mais il se dit aussi qu’il n’a jamais rien mangé de tel !

« – Et tu dis que cette liane t’a nourrie tout ce temps… C’est délicieux !

– Oui, elle est là, les pieds dans l’eau et ne meurt jamais, elle se revigore seule, ne demande pas vraiment de soins…

– C’est parfait, nous allons en prendre avec nous des patates et des fruits, pour nourrir mémé en arrivant là haut, puis nous planterons cette liane extraordinaire ! Maintenant, partons ! »

Ti Jean et Grand Mère Kal entament la remontée. Dans son bertel, le garçon a disposé trois belles patates de la liane chouchou, ainsi que l’appelle la vieille dame, et quatre beaux fruits, ils sont un peu piquants, mais quand on sait quel trésor de saveur ils renferment, on peut bien faire quelque effort ! Les deux amis, Ti Jean et Grand mère Kal, celle-là même qui jusqu’à il y a peu hantait ces nuits, entreprennent de grimper par l’étroit tunnel au cœur des lianes. Ti Jean comprend alors que ce sont des lianes chouchou, ce sont elles qui l’ont mené jusque là. Décidément, elles ont plus d’un tour dans leur sac… S’agrippant à droite et à gauche, le garçon grimpe habilement. La vieille dame a quelques difficultés mais elle s’accroche. Elle a souffert trop longtemps de solitude… Tant bien que mal, les voilà qui s’avancent vers le haut de l’îlet. Et effectivement Grand Mère Kal découvre que le chemin est libre. Les arbres, étroitement serrés il y a de cela quelques mois, la dernière fois qu’elle a tenté de remonter forment désormais un tunnel sombre mais praticable.

La montée dure quand même plusieurs heures, et les deux comparses arrivent enfin, épuisés, derrière la case tout en haut du petit îlet, ne percevant presque plus le bruit de la ravine.

Ti Jean et Grand Mère Kal s’assoient un instant pour se remettre de leurs efforts et à ce moment-là, trois personnes surgissent de la maison :

« – Ti Jean, tu es revenu, nous n’y croyons plus, il y a presque une journée que tu es parti ! »

Caché du soleil par la végétation, Ti Jean ne s’en est pas rendu compte, mais en effet, il était parti la veille au matin : une aventure de vingt quatre heures et un voyage dans le temps auprès de Grand Mère Kal.

Ses parents, la route finalement réparée, sont enfin arrivés. Ils ont pu s’occuper de mémé et elle semble en pleine forme, jusqu’au moment où elle remarque la vieille femme près de son petit marmaille. Reconnaissant Grand Mère Kal, elle s’apprête à l’assommer d’un bon coup de bois goyavier derrière la tête quand Ti jean s’interpose :

« – Non mémé, elle m’a sauvé la vie ! Laisse-moi te raconter !

– D’abord passons à table, vous avez bien besoin d’un petit déjeuner ! » disent les parents du garçon, confiants.

Les voilà sous la véranda de mémé, autour d’une table bien garnie grâce aux emplettes ramenés par les parents de Ti Jean. Un gâteau au ti son, bien sucré, du café, du lait, du pain et des confitures les attendent. Tous les cinq s’assoient autour de la table et partagent gaiement le repas en écoutant l’histoire de Grand Mère Kal et celle de Ti Jean. La vieille déguste ces délices sucrés qu’elle n’avait jamais même goûtés et c’est mémé qui conclut le repas :

«  – Hé bien, maintenant ou la trouv’ une nouvelle famille, ou va rest’ habit ek nous ! »

Ti jean est très heureux pour Grand Mère Kal et celle-ci est si émue qu’elle n’ose dire un mot.

Le jour suivant, les parents, après s’être assurés que les placards étaient à nouveaux bien remplis, repartent pour le bord’mer et laissent Ti Jean et ses deux mémés dans la case. Il va être deux fois plus choyé maintenant, ils sont bien rassurés.

Les trois amis continuent tranquillement leur petite vie dans la petite case du petit îlet. Et si jamais la route venait à nouveau à être coupée, il y a derrière la maison, tombés du bertel de Ti Jean, trois patates et quatre fruits de liane chouchou qui ont déjà commencé à germer et qui bientôt recouvriront une belle partie du jardin, leurs fruits joliment suspendus à des longues tiges en tire-bouchon.

FIN

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⏪Relire la première partie : https://fetm-ecriturecreative.fr/2023/01/11/le-petit-ilet-2-4-un-conte-ecrit-illustre-par-melissa-cadarsi/

⏪Relire la deuxième partie : https://fetm-ecriturecreative.fr/2023/01/11/le-petit-ilet-2-4-un-conte-ecrit-illustre-par-melissa-cadarsi/

⏪Relire la troisième partie :: https://fetm-ecriturecreative.fr/2023/01/13/le-petit-ilet-3-4-un-conte-ecrit-illustre-par-melissa-cadarsi/

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