Ti Jean vit sur une toute petite île. Il habite une toute petite case sur un tout petit îlet. Il vit avec sa toute petite mémé.

Ses parents vivent au bord’mer pour gagner un ti quat’sous. Ils travaillent tout le temps alors, ils ont préféré laisser Ti Jean chez sa mémé. Elle a le temps de s’occuper de lui. Et puis, elle est contente mémé, avec Ti Jean, elle ne s’ennuie jamais, elle n’a pas besoin de regarder les années passer.
Ils ont leurs petites habitudes. Du lundi au vendredi, ils s’occupent l’un de l’autre et le samedi, les parents de Ti Jean arrivent avec des provisions de la ville : de la viande, du riz, des gâteaux pour Ti Jean. Toute la semaine, ils n’ont pas à s’en faire car ils n’ont jamais manqué au rendez-vous du samedi matin.
Un jour de février, un mardi, un grand cyclone s’abat sur l’île. Ti Jean et mémé ne sont pas inquiets. Ce n’est pas la première fois qu’il y a un cyclone. Tranquillement, ils attendent la fin de la semaine. Mercredi passe, le vent souffle et souffle. Jeudi arrive, la pluie tombe, l’eau commence à raviner sur les chemins. Vendredi est là, et le soleil aussi.
Samedi matin, Ti Jean et sa mémé se tiennent sur le perron de la case. Ils sont impatients car les provisions de la semaine sont bientôt épuisées et Ti Jean a hâte de voir sa maman. Midi sonne et personne n’arrive au bout de l’allée de la case. Ti Jean regarde mémé, elle aussi commence à se poser des questions. Alors, courageux, il lui dit :
« Mémé, je vais aller voir au bout de l’allée ! »
Et il s’avance, suit la petite allée de terre qui passe entre les rosiers de mémé, ses poinsettias fleuris et ses fougères arborescentes. Avec la pluie, le jardin est magnifique.
Au bout de l’allée, Ti Jean voit le sentier qui serpente pour arriver en haut du tout petit îlet. Mais sur le sentier, il n’y a personne.🍃
Il se retourne et voit mémé, à cette distance, elle semble encore plus petite. Il met ses mains autour de sa bouche en porte-voix
« Mémé, je vais aller voir au bout du sentier ! »
Mémé hoche la tête et attend.
Ti Jean continue, il marche avec prudence car l’eau qui a raviné a creusé dans le sentier. A certains endroits, il y a même encore de la boue. La forêt semble aussi s’être resserrée autour du sentier, comme pour le cacher.
Arrivée au troisième virage, Ti Jean s’aperçoit de la catastrophe : au lieu de l’habituelle pente qui permettait de rejoindre le chemin principal plus large, un fossé s’est creusé. La terre s’est éboulée, et il n’y a plus moyen de passer.
Très vite, Ti Jean remonte le sentier, remonte l’allée et raconte effrayé à sa grand-mère ce qu’il a vu :
« – Mémé, Mémé, commen nou ssa fait… ? Dans l’affolement, ses leçons de français sont oubliées !
– La route est certainement cassée aussi … Il va falloir nous débrouiller. » dit mémé. Elle est un peu inquiète mais ne veut pas affoler son petit-fils.
Heureusement, mémé est maligne et avec les restes, elle arrive à tenir encore deux jours, en accommodant soso maïs, restes de viande, quelques racines et des œufs. Mais voilà, deux jours sont vite passés.
Le mardi, Ti Jean, retourne au bout de l’allée, au bout de sentier, et ne voit toujours rien venir ! Pas de voiture, et toujours ce fossé qui les coupe du monde des bas.
Ti Jean, de ses courtes jambes bondit de galet en galet pour remonter le sentier, court dans l’allée…
« Mémé, Mémé, commen nou ssa fait… ? » Et cette fois, mémé ne parvient pas à prendre sa mine rassurante. Sur son petit visage ridé, Ti Jean lit l’inquiétude. Courageux le petit garçon se dit qu’il lui faut aider sa mémé. Trouver un moyen pour rejoindre les bas…
« – Je vais descendre, me laisser glisser le long du fossé et voir comment récupérer le chemin.
– Mon z’enfant, ou va fé mal à ou. »
Mémé dit ces mots de précaution mais sait bien qu’il faudra agir. Alors, elle pose sa vieille main flétrie sur l’épaule du petit garçon et lui dit : « Allons essayer de trouver à manger dans la ravine, en descendant de l’autre côté. La route sera vite réparée ! »
Ti Jean regarde mémé, un de ses sourcils se lève. Mémé, petite et frêle sur le pas de la porte de la case a du mal à se tenir debout sans s’appuyer au chambranle de la porte. Quand elle doit aller jusqu’au bout de l’allée, elle prend un bois de goyavier pour marcher plus facilement. Et tout d’un coup, la voilà qui voudrait descendre dans la ravine par derrière la case. Pour descendre à cet endroit, il faut un corps leste, un corps souple, de la force et de la rapidité. Il faut pouvoir passer sous les branches, poser ses pieds sur les roches en équilibre précaire, retenir par les bras ces arbustes qui de partout vous assaillent. Pour pouvoir faire cela, il faut être taillé comme Ti Jean plutôt que comme mémé !
L’humeur des deux comparses n’est pas au rire et pourtant Ti Jean ne peut se retenir :
« – Ah ah ah ! Mémé, il faudra ou pass’ par-dessus moin avan d’aller cass’ out z’os fragil’ ter là-bas ! »