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‘Dentelles’, un écrit de Mélissa Cadarsi

Dans l’allée centrale de la Cathédrale de Saint-Denis, Célia s’avançait vers l’autel. Un splendide plastron de dentelle laissait entrevoir sa peau diaphane. Les jours délicats de l’ouvrage soulignaient ses traits fins et son cou gracile. Souriante et fière. Rien dans son allure ne détonnait. Dans son cœur, résonnaient des R chantants.

Etait-ce la même jeune fille qui, dix huit mois plus tôt, s’était présentée Rue Felix Guyon, au portail de cette maison si impressionnante ? Elle se souvenait de sa timidité, de son amusement à la découverte des gens de cour malgaches, des noirs habillés de tenues bourgeoises, une fantaisie bien nouvelle pour elle, tout juste arrivée de son village du haut des cimes.

Quand deux jours plus tard, Sa Majesté était arrivée, en grande pompe, accompagnée des officiels de l’île, elle s’était cachée dans le petit cabinet du rez de chaussée pour observer à loisir cette assemblée. Déjà, elle avait perçu dans le regard de cette femme à l’allure altière un soupçon de chagrin.

Il leur fallut quelques temps pour s’apprivoiser. Célia, habitué à l’ordre des choses tel qu’il était à Bourbon ne s’attendait pas à recevoir des ordres d’une femme noire, fut-ce telle Reine de Madagascar, obscur royaume au-delà des mers.

Le temps passant, les deux femmes se découvraient. Dans un contexte trouble, elles comprirent vite leur intérêt à se soutenir. Célia observa qu’elle était bien considérée, probablement mieux que certaines de ses cousines dans d’autres maisons bourgeoises de Saint-Denis. La reine Ranavalona apprenait à connaître cette petite blanche des hauts dont seule la curiosité égalait la fierté.

Les après-midi, alors que les rues du damier étaient silencieuses et que dans la plupart des maisons, les nénènes veillaient à la sieste des enfants et de la maîtresse de maison, Ranavalona ne dormait pas. Elle avait laissé le repos dans son royaume… Elle s’asseyait alors sur la varangue, au plus près de la maison, pour avoir un peu d’air mais préserver son intimité. Célia, s’asseyait près d’elle. Sa Majesté lui contait alors ses déboires, son royaume, l’histoire de sa vie et de sa terre. Célia, un ouvrage de dentelle entre les mains, écoutait, silencieuse. Cousant au fil des jours, du fil blanc de coton, de son aiguille dansant tantôt vers le haut, tantôt vers le bas, elle emprisonnait les paroles de la reine dans son cœur et dans le dessin de sa dentelle. La reine n’avait jamais eu à le lui demander, Célia savait que ces mots-là ne devraient jamais être répétés.

Lorsque la reine dut quitter l’île rejoindre Marseille avant une autre destination, encore plus éloignée des terres des hauts plateaux malgaches, les deux femmes se quittèrent avec dignité. Célia ne pouvait quitter l’île et sa famille. Lors des dîners mondains organisés par la reine, elle, la petite blanche des hauts, conviée parmi les invités par Sa Majesté, portant une de ses toilettes, avait été courtisée par plusieurs bons partis. Malgré ses origines modestes, elle pourrait ainsi faire un bon mariage. Elle ne pouvait écarter cette chance. Elles se dirent donc adieu, tenant entre leurs mains la dentelle tissée pendant ces quelques mois. La reine insista pour que Célia la conserve : « Tu la porteras le jour de ton mariage… »

La douce voix de la reine, son français élégant et chantant, ses drames et les défaites de son peuple face à la République Française, les trahisons des siens étaient pour toujours à l’abri des point serrés de la dentelle de Cilaos..

Mélissa Cadarsi, 2014

Un texte écrit dans le cadre de l’atelier “Ecrire le patrimoine” proposé par la Mairie de Saint-Denis, Labellisée Ville d’Art et d’Histoire. Sans réelle proposition d’écriture, nous avons été invités à écrire sur un savoir-faire propre à La Réunion en situant la scène dans les rues de Saint-Denis. La destinée tragique de la dernière reine malgache, et de son peuple méconnue et subtile m’a rappelé la dentelle de Cilaos, son dessin délicat sur la toile blanche…

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